À Bangui, l’État compte encore trop sur des soutiens extérieurs
Quand une administration peine à payer, à investir et à maintenir ses services de base en même temps, la question n’est plus seulement budgétaire. Elle devient sociale, politique et territoriale. En République centrafricaine, le cœur du problème reste le même : l’État dispose de peu de ressources propres, alors que ses charges courantes absorbent une part écrasante de son budget. La Banque mondiale estime ainsi que les recettes domestiques restent inférieures à 10 % du PIB, tandis que la masse salariale capte jusqu’à 73 % des ressources publiques.
Ce déséquilibre explique pourquoi la santé, l’éducation et d’autres fonctions essentielles dépendent encore largement de financements extérieurs. Dans ce schéma, l’aide internationale ne finance pas seulement des projets. Elle contribue aussi à faire tourner l’État au quotidien, notamment via certains salaires et dépenses prioritaires. Ce n’est pas une situation exceptionnelle dans la région, mais elle reste fragile, car elle laisse peu de marge en cas de retard de décaissement, de baisse des dons ou de tension sécuritaire.
Des réformes engagées, mais une base fiscale toujours étroite
Le 2 juillet 2026, la Banque mondiale a publié à Bangui une revue des finances publiques centrée sur la transparence, la soutenabilité et l’efficacité du secteur public. Le document ne décrit pas une crise soudaine. Il insiste plutôt sur une fragilité structurelle. Malgré une amélioration relative de la sécurité et plusieurs réformes récentes, l’État centrafricain reste limité dans sa capacité à financer durablement le développement. La Banque mondiale évoque aussi un besoin urgent de mobiliser davantage de ressources internes pour créer de l’espace budgétaire.
Le rapport note des avancées : stratégie de gestion des finances publiques 2022-2026, numérisation de systèmes de base, rapprochement avec les directives financières de la CEMAC, la communauté économique et monétaire d’Afrique centrale. Mais ces progrès ne suffisent pas encore à transformer l’appareil budgétaire. Les chiffres publiés par la Banque mondiale et relayés par son site pays indiquent aussi un déficit budgétaire attendu à 4,9 % du PIB en 2024 et une dette publique à 60,7 % du PIB. Cela confirme une contrainte de financement persistante.
Dans ce contexte, les recettes restent concentrées à Bangui, où se trouvent les services fiscaux, la majorité des banques et l’essentiel de l’activité formelle. Les zones rurales, elles, vivent davantage de l’informel, de l’agriculture et des transferts familiaux. La faiblesse de l’assiette fiscale y est plus marquée, ce qui entretient un écart durable entre le centre administratif et le reste du pays. Cette fracture complique la collecte, mais aussi la perception même de l’impôt, surtout quand les services publics demeurent irréguliers.
Ce que cela change pour les Centrafricains, et pour l’Afrique centrale
Pour un Centrafricain, le sujet se lit d’abord au niveau concret : un enseignant payé en retard, un centre de santé sans marge de fonctionnement, une école dont les crédits s’épuisent avant la fin de l’année. La Banque mondiale souligne que les dépenses en capital humain, santé et éducation restent insuffisantes. Or ce sont précisément les secteurs qui portent la mobilité sociale, la stabilité et la confiance dans l’État. Quand la masse salariale prend presque toute la place, l’investissement public recule mécaniquement.
Le sujet est aussi régional. La Centrafrique appartient à la CEMAC, où les règles budgétaires communes et les objectifs de convergence imposent une discipline minimale. Mais une économie aussi étroite, enclavée et dépendante des dons peine à respecter durablement ces cadres sans élargir ses recettes. La Banque africaine de développement observe d’ailleurs que les finances publiques centrafricaines restent exposées à la faiblesse des recettes domestiques et à la pression sur les dépenses essentielles. Autrement dit, la réforme budgétaire n’est pas une option technique. C’est une condition de souveraineté administrative.
Le gouvernement ne part pas de zéro. Les autorités ont engagé des chantiers de modernisation, et les partenaires financiers continuent d’accompagner la reprise. Le problème est l’échelle. Pour produire un effet durable, les réformes doivent améliorer la collecte, réduire les fuites, mieux cibler les dépenses et protéger les secteurs sociaux. Sans cela, la Centrafrique restera dans un modèle où l’aide extérieure compense les urgences, mais ne remplace ni une base fiscale solide ni une économie nationale plus large.
La portée dépasse enfin Bangui. Dans un contexte où plusieurs États d’Afrique centrale cherchent à renforcer leur résilience budgétaire, la Centrafrique rappelle une réalité régionale simple : sans administrations capables de lever l’impôt, de payer régulièrement et d’investir avec prévisibilité, la stabilité reste fragile. Les prochains jalons à surveiller sont donc budgétaires autant que politiques : exécution des réformes de la période 2022-2026, capacité à augmenter les recettes en 2026, et maintien de l’appui des partenaires au financement des services publics.