Un signal politique qui dépasse Londres
Quand un pays riche réduit ses crédits d’aide, l’effet ne se limite pas à son budget. Il se mesure aussi dans les amphithéâtres, les bourses supprimées, les programmes de mentorat arrêtés et les carrières qui ne démarrent pas. Pour les étudiantes d’Afrique, d’Asie et du Moyen-Orient, la question est simple : qui comble le vide laissé par le retrait d’un financement annoncé comme stratégique ?
Le Royaume-Uni a justement choisi de revoir en profondeur son aide publique au développement. Le gouvernement a confirmé en mars 2026 un passage de son budget d’aide à l’équivalent de 0,3 % du revenu national brut d’ici 2027, avec une priorité donnée aux pays en guerre ou en crise. Dans ce nouveau cadrage, 70 % des financements géographiques doivent aller aux États les plus fragiles et touchés par les conflits. En parallèle, les crédits bilatéraux vers d’autres pays sont comprimés, y compris en Afrique subsaharienne, où la part de l’aide bilatérale doit reculer de 8 points.
La décision intervient alors même que le discours britannique continue d’afficher des priorités sur les femmes et les filles. Le problème est moins l’intention affichée que la cohérence entre les annonces et les arbitrages budgétaires. Dans les faits, Londres veut désormais faire moins d’aide directe, mais la rendre plus sélective, plus multilatérale et plus liée à la sécurité, à la migration et à l’investissement.
SHEFE, un programme pensé pour les universités du Sud global
Le programme en question portait un nom technique : Strengthening Higher Education for Female Empowerment, ou SHEFE. Présenté en 2024, il disposait d’un budget de 45 millions de livres sterling. Son objectif était de soutenir l’accès des femmes et des jeunes filles à l’enseignement supérieur à travers 12 partenariats, en Afrique subsaharienne, en Asie du Sud, en Asie du Sud-Est, au Moyen-Orient et en Afrique du Nord. Le dispositif devait aussi agir sur les violences, le harcèlement et la qualité des cursus.
Le gouvernement britannique avait alors défendu une logique très claire : une femme plus instruite a davantage de chances d’entrer sur le marché du travail, de retarder un mariage précoce et de réduire son exposition aux violences conjugales. Le document de lancement rappelait notamment que les filles bénéficiant d’un enseignement supérieur ont jusqu’à six fois moins de risques de se marier avant l’âge adulte. Cette argumentation restait dans la droite ligne d’une politique britannique longtemps centrée sur l’éducation des filles comme levier de développement.
Mais l’appel d’offres du programme a été retiré, et non simplement révisé. Le ministère britannique des Affaires étrangères a indiqué que le processus ne serait pas poursuivi. Cette fermeture survient seulement deux ans après l’annonce du projet. Elle s’inscrit dans une séquence plus large de compression de l’aide, déjà confirmée par les documents budgétaires publiés à Londres au printemps 2026.
Des observateurs du secteur du développement et de l’éducation ont immédiatement relié cette décision à d’autres réductions déjà engagées. Dans le même mouvement, l’exécutif britannique met davantage l’accent sur les pays en conflit, les financements multilatéraux et les instruments financiers plutôt que sur les programmes bilatéraux ciblés. Autrement dit, les projets de terrain les plus spécialisés deviennent plus exposés aux arbitrages.
Ce que cela change pour les étudiantes africaines
Pour l’Afrique, l’enjeu dépasse le seul cas britannique. L’enseignement supérieur féminin reste un point faible structurel sur le continent. UNESCO rappelle que seule une petite minorité de la population africaine accède au supérieur, avec une participation encore plus limitée dans plusieurs pays d’Afrique subsaharienne. Les écarts de genre y persistent, notamment au niveau tertiaire, où les femmes restent sous-représentées dans les filières et dans les postes de direction.
Dans ce contexte, supprimer un programme dédié à l’enseignement supérieur féminin n’est pas un simple ajustement comptable. Cela réduit un canal de financement qui soutenait des institutions, des bourses, de la recherche appliquée et des environnements d’études plus sûrs. Or, sur le continent, l’accès des jeunes femmes à l’université est souvent freiné par la violence, les coûts indirects, les mariages précoces, les déplacements et la fragilité des systèmes éducatifs. Les études de la Banque mondiale rappellent que l’éducation des filles est liée à une baisse du mariage d’enfants, à de meilleurs revenus et à une plus grande autonomie économique.
La décision britannique intervient aussi dans un environnement international moins favorable. UNICEF avertissait en septembre 2025 que l’aide mondiale à l’éducation devait baisser de 3,2 milliards de dollars d’ici 2026, soit une chute de 24 %, avec jusqu’à 6 millions d’enfants supplémentaires hors de l’école. L’alerte était particulièrement forte pour l’Afrique de l’Ouest et du Centre, ainsi que pour le Moyen-Orient et l’Afrique du Nord. Le fait est important : un programme supprimé à Londres n’a pas seulement un effet symbolique, il s’ajoute à une contraction plus large des ressources disponibles.
Les pays africains les plus exposés ne sont pas forcément ceux qui apparaissent d’abord dans les débats politiques britanniques. Le Mali, la Somalie, le Soudan du Sud ou la République démocratique du Congo, par exemple, cumulent conflit, déplacements et fragilité institutionnelle. Dans ces contextes, les financements orientés vers les filles ne servent pas seulement à envoyer des étudiantes à l’université. Ils soutiennent aussi la continuité scolaire, la formation des enseignantes, la recherche sur la violence de genre et la capacité des universités à rester ouvertes malgré la crise.
Une portée continentale au moment où les arbitrages se durcissent
La portée continentale est nette. D’un côté, le Royaume-Uni affirme qu’il continuera de financer les pays en crise et de protéger certains volets liés aux femmes et aux filles. De l’autre, il réduit ses programmes directs et retire un projet qui visait précisément les étudiantes du Sud global. Cette tension dit quelque chose de plus large : en période de resserrement budgétaire, les grandes priorités affichées survivent parfois, mais leurs instruments concrets disparaissent.
Pour l’Union africaine, les communautés économiques régionales et les ministères nationaux de l’éducation, le sujet est donc moins diplomatique que pratique. Qui financera les passerelles entre lycée, université et emploi ? Qui soutiendra les campus sûrs, les centres de recherche féminins, les filières STEM, c’est-à-dire sciences, technologie, ingénierie et mathématiques, et les politiques anti-harcèlement ? Ce sont ces mécanismes, plus que les slogans, qui déterminent la place réelle des jeunes femmes dans l’économie du savoir.
Le retrait de SHEFE marque aussi un test pour les partenaires africains du Royaume-Uni. Les financements pourraient être réorientés vers des instruments multilatéraux comme l’Association internationale de développement de la Banque mondiale, dont Londres dit qu’elle travaille largement en Afrique. Mais le multilatéral ne remplace pas toujours les projets ciblés. Sur le terrain, les universités, les associations étudiantes et les ministères attendent des financements lisibles, stables et adaptés aux réalités locales. C’est là que se joue désormais la crédibilité de la promesse faite aux femmes et aux filles.